David et Goliath : l’autoportrait du Caravage

Caravage, David tenant la tête de Goliath

Caravage, David tenant la tête de Goliath, 1610, Huile sur toile, 125 x 101 cm
Galerie Borghèse, Rome

Léonard de Vinci avait coutume de dire que chaque peintre se représentait à travers ses œuvres («Ogni pintore dipinge sé stesso»). Il est communément admis que dans le David tenant la tête de Goliath de 1610 (Galerie Borghèse), se trouve un autoportrait du Caravage en la personne de Goliath. Pour beaucoup, cette ultime peinture de l’artiste est à interpréter comme l’œuvre d’un repentant, demandant pardon au pape pour ses nombreux pêchers. C’est une toute autre opinion que défend Veronica Polinedrio : étudiante en Beaux-arts à l’Université de Kentucky : grandement basée sur l’étude de David M. StoneSelf and myth in Caravaggio’s David and Goliath»), elle avance l’hypothèse que cet autoportrait du Caravage ne serait pas une marque de pénitence, mais une provocation de plus. De même, l’artiste aurait tiré parti des rumeurs le concernant pour cultiver sa «persona» de peintre rebelle, marginal, violent etc.

Cette thèse a remporté le second prix des Oswald Awards en 2011, dans la catégorie « Humanities : Critical research ». Chaque année, les Oswald Awards récompensent la créativité et la recherche des étudiants dans de nombreux domaines.
Elle a été publiée dans le volume 10 de la revue Kaleidoscope, qui regroupe certains écrits des étudiants de l’Université de Kentucky.

Il y est donc question de la place du Caravage dans la société du 16ème-17ème siècle, de la réception de ses œuvres, jugées outrageuses, irrespectueuses envers la religion. On critiquait le peintre pour ses choix de modèles (tous issus de la classe inférieure), ses éclairages violents, ses fonds sombres (dus à sa soi-disante incapacité à peindre un décor), ses personnages laids (reflets de sa propre laideur)… Et le Caravage prenait un malin plaisir à allonger la liste de ses détracteurs à coups de mauvaises blagues et de rumeurs qu’il répandait dans les nombreuses tavernes qu’il fréquentait.
Veronica Polinedrio cite l’exemple de Giovanni Pietro Bellori (1613-1696), qui, comme de nombreux autres auteurs classiques, a mis en cause la stabilité psychologique de l’artiste pour critiquer son style anticonformiste. Sa biographie du Caravage (parue dans Le Vite de Pittori, scultori ed architetti moderni) est consultable en anglais ici.

Il paraît plus logique de considérer cet autoportrait comme un nouvel acte de rébellion face aux normes du classicisme. En effet, s’il s’agissait vraiment de montrer son repentir, la représentation sous les traits de David, vainqueur contre le mal, aurait été plus sensée. Or, c’est ici Cecco del Caravaggio (modèle, suiveur et serviteur (voire plus) du peintre) qui joue le rôle du jeune héros victorieux.

La thèse de Veronica Polinedrio a été rééditée en 2012 sous la forme d’un essai, plus agréable à lire et avec des reproductions de meilleure qualité. Vous pouvez y accéder ici.

La prochaine fois, nous vous proposerons un article consacré à l’étude de David M. Stone, sans qui cette thèse n’aurait pas été possible.

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